PORTRAITS de PEUPLES en souffrance

Dans ce carnet sont évoqués quarante peuples en souffrance.
Souffrances que le monde leur inflige.
Souffrances où le monde les oublie.

Quarante peuples, chacun représenté par un émissaire imaginaire.
Quarante voix qui disent leur vie d’avant, qui crient leur vie d’aujourd’hui, par le biais de la poésie.
Une poésie qui ne retient que la substantifique moelle de ce qu’ils endurent.
Quarante portraits aux crayons de couleur qui accompagnent chaque poème, présence silencieuse en écho à leur cri de détresse.

Désireux de s’effacer devant cette souffrance,  ni reporter, ni enquêteur je me fais le prête‑plume de ces peuples, le temps d’un livret :

« Et n’oublions pas de nous alléger de tous nos préjugés, de tous nos bagages politiques quels qu’ils soient, et ne prenons avec nous qu’un sac d’humanité afin de voir tous ces frères humains avec les yeux de l’empathie et le cœur de l’hospitalité. »


LE LIVRET

Ne voulant pas tirer profit de la détresse humaine
je mets en ligne, ci-dessous, la totalité de ce livre. 
Néanmoins si vous désirez acquérir la version papier 
vous pouvez le

commander ici

À vous peuples en souffrance,
Je dédie ce silence
Chargé d’empathie
En hommage à ce que vous endurez.



 

TOUTE LA MISÈRE DU MONDE 

 

Après avoir parcouru bien des routes, peint toutes sortes de lieux habités par des gens vivant une existence en apparence agréable, et dessiné les portraits de ces personnes, qui semblaient bien dans leurs traits, me voilà rendu à un carrefour. Cherchant une nouvelle destination, j’ai découvert un petit sentier peu emprunté, envahi de ronces. Curieux, j’ai rassemblé mes crayons de couleur et suis parti dans les rides des visages d’êtres en souffrance. 

Alors que nous nous maquillons de nos crèmes de jour, que nous nous admirons dans nos télévisions, que nous posons de selfie en selfie pour ressembler à nos miroirs, des hommes et des femmes tentent de rester humains — tout simplement humains. Ils ne demandent rien d’autre que de vivre là où leurs ancêtres préhistoriques ont gravé leurs premiers dessins rupestres à même la pierre des cavernes. 

Et ce sont ces visages que je vais vous dévoiler, jusque dans les microsillons que la vie a gravés sur la cire de leur visage. 

Qui sont-ils ? Qu’en sais-je ? Je n’ai pas été à leur rencontre, préférant croiser leur regard à travers le filtre de mes propres quêtes. Je ne vais pas, comme bien souvent aux infos des chaînes de télévision, vous présenter un micro-trottoir de l’oppression humaine. L’archétype d’un visage imaginé, accompagné d’un seul poème, pour dépeindre un peuple est, à mes yeux, plus représentatif que le portrait d’un individu qui ne reflèterait que sa propre histoire. 

Regardons-les dans leur civilisation. Loin de moi l’idée de nous flageller dans nos modes de vie. Depuis des siècles nous nous sommes fabriqués une société qui tient compte du nombre d’individus qui doivent vivre ensemble, allant de la préhistoire pour en arriver à la mondialisation, en tenant compte de nos codes, nos canons de beauté, notre désir de confort et notre science, toujours à la quête de ce que nous n’avons pas encore. Cela nous a amené à faire de grandes et belles choses en parallèle d’atrocités. 

Parmi elles, il y a celle qu’on nomme « colonisation » qui consiste à se tenir pour supérieur et à contraindre d’autres peuples à abdiquer tout ce qui fait leur identité, ne leur laissant pas le temps d’évoluer à leur rythme. Demandons-nous ce que nous aurions de plus, engoncés dans nos complets-vestons, pendus par nos cravates — et ce que nous aurions perdu d’humanité au fil de l’Histoire. 
En se disant supérieur aux autres civilisations, nous nous barbarisons, comme disait en d’autres termes Aimé Césaire. 
Je reprends donc la route sur ma planche à dessin. 
Quant à vous, qui tant aimez parcourir la terre, immobile, sur les carnets de voyage de tant de carnetistes, ou sur les reportages de grands reporters, suivez-moi donc sur ce sentier de l’imaginaire. 
Car ce n’est pas moi qui vais vous dire chacun de ces peuples. À chaque peuple j’ai donné un visage. Chaque visage a pris la parole. Chaque parole a pris le même rythme de quatre quatrains en alexandrins non rimés. Mais avec ses propres mots. Pour chaque peuple, l’un d’eux va se faire émissaire en vous contant la vie et les angoisses de chaque communauté face à notre monde qui, pour eux, est parallèle au leur. 
Et n’oublions pas de nous alléger de tous nos préjugés, de tous nos bagages politiques quels qu’ils soient, et ne prenons avec nous qu’un sac d’humanité afin de voir tous ces frères humains avec les yeux de l’empathie et le cœur de l’hospitalité. 
Pour eux, un grand merci de les écouter le temps d’un livre, 
Amicalement, en notre humanité, 

SOMMAIRE

PEUPLES DE L’ARCTIQUE
Canada, Alaska, Groenland, Laponie, Russie

Inuit, Yupik, Sámi, Tchouktche, Nénètse, Évène,
On est peuple et peuplons les glaces de l’Arctique ;
Quatre mille ans de chasse et de pêche nomade
Après le caribou et le phoque à l’aglu. *

À l’été de trois mois s’ensuit la nuit polaire
Qui nous mord jusqu’à l’âme, moins quarante degrés !
Nous faisant « Être Humain » générique à l’espèce
Avant qu’on nous efface la buée de nos bouches.

Ogres venus du sud, forts de leur arrogance,
Ils ont chassé nos dieux pour un Dieu éthéré,
Ils ont pris nos enfants, leur langue et leur culture
Et jusqu’à notre terre, qu’ils nous ont piétinée.

Ils ont pourri le sol, jusqu’au pergélisol*,
Ils volent sous nos pieds le gaz et le pétrole,
Libérant de la glace, avec quelques mammouths,
-  Qallupilluk*- virus qui les covideront.

NOTES
 *Aglu : Trou dans la banquise par où les phoques respirent. 

*Pergelisol : partie profonde d’un sol gelé 
*Qallupilluk : créature mythique vivant sous la glace pour empêcher les enfants de s’éloigner seuls. 

PEUPLES ROMS

Europe, Amériques, Australie, Moyen-Orient.

 

Tziganes, Bohémiens, Nomades ou Manouches,

On nous dit « de voyage », et j’allais les pays  

Sans nulle autre racine que le sang des ancêtres

Qui coulait de mes yeux au rejet que j’inspire.

 

Que j’inspire aux gadjos qui ont fait de la terre 

Une chasse privée gardée de chiens en armes,

Qui éteignent nos feux, qui étouffent nos chants

Et voudraient que nos femmes s’habillent aussi tristes,

 

Qui voudraient qu’on ne vole que cravaté de frais

Et qu’on mendie la main couleur passe-muraille,

Qu’on dételle nos bêtes dans l’herbe des décharges,

Que de « Roms » il ne reste que cendre à disperser.

 

On nous dit de voyage quand je voudrais souffler.

Je vais au long des siècles, alluvion pourchassée

Et si mon regard brûle quand nous croisons nos voix

C’est pour mieux t’éloigner frère qui nous aboie. 

PEUPLE DE MIGRANTS DU SAHEL
Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Mauritanie, Nigeria, Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire

Je pensais, et pourtant je n’étais pour autant,
Seuls mes papiers pouvaient donner chair à mon corps
Qui ombre, en filigrane, faux fuyait en les ombres
Où me cherchaient, hurlant, les cris des gyrophares.

J’étais pourtant parti béni par le village
Combattre la misère qui assiégeait nos cases
Où les yeux des enfants, grands abreuvoirs à mouches,
Nous pleuraient du regard au-delà de leur tombe.

Je partis donc, guerrier, et voyageais l’enfer
Dans le gasoil de tôles, les check-points barbelés,
Jusqu’à la barque en bois que la houle coula 
Me jetant, rescapé, en loque sur leur plage.
 
Le mirage était là, à portée de ma faim,
Brillant de mille feux, qui m’offrait sans chaleur
Une cave insalubre où moisissaient mes rêves,
Un labeur rebutant payé une misère.

PEUPLES INSULAIRES

Archipels et atolls du Pacifique, océan Indien, Caraïbes, îles isolées.

 

Radeau de la méduse, atolls perdus en mer, 

Éclaboussures vertes sur le bleu d’Océan,

Tuamotu, Marquises, Makemo, Anaa,

Battions sous pavillon des îles sous le vent.

 

Riches de peu de choses, d’un sourire à mes lèvres,

Mon filet ramenait le poisson de midi.

Quand nos plus hauts sommets culminaient à deux mètres

De là-haut je voyais fleurir notre avenir.

 

Mais de terre de France, c’est sur Mururoa

Qu’ils baptisèrent « H » leurs essais nucléaires,

Avant que loin d’ici, le cul de leurs avions

Mette en serre la terre faisant fondre les glaces.

 

Non content de saler nos nappes phréatiques,

Loin du pôle, la mer, engloutira nos îles.

Digérant nos cités, elle les sculptera

En Atlantide grise au bleu des nuits sans lune.

PEUPLE DU TIBET
 
Du haut de mon balcon qui dominait le Gange,
Enfant, sur le plateau entre la Chine et l’Inde,
J’allais, protégé par l’Himalaya céleste,
Aux rythmes des saisons où pâturaient les yaks.
 
J’allais les monastères et nourrissais les moines.
Je cuisinais tsampa* ou peignais des thangka*,
Je priais, de mantras en moulins à prières,
Les fêtes paradaient saturées de couleurs.

Mille neuf cent cinquante, Lhassa vira au rouge
Du drapeau jusqu’au sang sur la pourpre des robes.
Les tentes des prairies se muèrent parpaings,
Le Dalaï-Lama, Dieu vivant se fit vent.

Tashilhunpo*, au sol même du monastère
Quelques moines prient sur un mandala* de sable
Que par impermanence, la prière achevée,
Ils balaieront d’un geste tout comme un jour, la Chine.

NOTES:
 *Tsampa : aliment de base, 

Farine d’orge grillée. 
*Thangka : peinture religieuse 
*Tashilhunpo : Monastère de Shigatsé. 
*Mandala : figure éphémère en sable. 


PEUPLE D’AMAZONIE

Brésil, Pérou, Colombie, Équateur, Bolivie, Venezuela, Guyane française, Suriname & Guyana

 

À Kayapó* : « hommes qui ressemblent aux singes »,

Je suis Mebêngôkre : « peuple venu de l’eau ».

Habillé de peintures, mon corps se fait jaguar,

Le « labret* » sur mes lèvres rend sacrée ma parole.

 

Jardin Amazonien, dans les ténèbres vertes

Aux écheveaux de lianes à l’ombre canopée,

Aux fleurs cacatoès, aux reptiles gluants,

J’accompagne la vie depuis des millénaires.

 

Dans le secret des plantes semées par les oiseaux

Et le chant des rivières qui fécondent leurs rives,

J’ai appris à nourrir et le corps et l’esprit ;

Équilibre sur un fragile écosystème.


 Forêt Amazonienne, je tiens lieu de poumon

À la planète Terre qui fume notre bois ;

Tel un pneumothorax, une fois déboisé, 

baudruche dégonflée, elle s’asphyxiera.

NOTES :
 * Kayapó : nom donné aux Mebêngôkres  par des tribus voisines. 
*Labret : Plateau porté dans la lèvre inférieure. 

 
PEUPLE DE LA FORÊT* 
Cameroun, République Centrafricaine, Gabon, République du Congo, Ouganda, Rwanda, République démocratique du Congo, Burundi, Zambie, Guinée équatoriale. 
 
Iyé — iyé…  iyé — iyé — é … iyé — éééé …
Nos chants sont la forêt, où dansent les esprits, ( iyé — iyé )
Au rythme de la faune dans le silence moite ( iyé — iyé — é )
Où les voix aux voix créent un chant polyphonique. ( iyé — éééé )*
 
De nos pas sans frontières allons armés de flèches.
Grandeur nature, avons la taille des sous-bois
D’où nous chassons gorille au poitrail tam-tam, tam,
Lui demandant pardon de manger son âme, âme.

Ils nous ont pris de haut quand ils étaient bonzaïs.
Nous ont dit primitifs quand nous savons les plantes.
Nous ont mis en zoo, quand nous sommes humains.
Nous imposent un Dieu qui n’entend ni ne parle.

De nos mongulus*, cases, abritant la famille,
De nos vies ancestrales, chemin qui était mien,
Il ne restera plus bientôt que les fragrances
D’un peuple qui venait du plus lointain des âges.

NOTES :
 *Peuples de la forêt : Terme employé pour désigner les « pygmées », appellation jugée péjorative.
 *Iyé : Onomatopée utilisée dans les chants polyphoniques.
*Mongulus : Case traditionnelle forestière. 

 

PEUPLES AUTOCHTONES D’AUSTRALIE 

Aborigènes & habitants du détroit de Torres 

 

La terre sous mes pieds respire à pleine argile, 

Terre rouge sacrée gardienne de mémoire 

Qui maquille mon âme en maquillant mon corps 

Le temps d’un rêve enfoui du temps d’avant le temps. 

 

Quand du bush ocre rouge, « le serpent arc-en-ciel* », 

Ondule en modulant les monts et les rivières, 

En dansant avec moi en transe piétinée, 

Accompagné d’esprits depuis le Tjukurrpa*. 

 

Au dix-huitième siècle, après avoir vécu

Soixante-dix mille ans sans voir un seul cul blanc,

Ils ont débarqué, beaux, porteurs de maladies, 

Mettant leurs bottes sur l’inselberg d’Uluru*.

 

Avec leurs propres armes on a mené bataille,

De Wave Hill Walk-Off*en pétitions et procès,

Ils nous ont reconnus en tant qu’êtres humains…

Même si l’uranium « enrichit » nos cancers.

NOTES:
 *Le Serpent arc en ciel ou Ndjamulji. Vénéré il contrôle l’eau, la terre et la vie. 
*Tjukurrpa : « Temps du rêve » ; Origine du monde. (lois sacrées et récits ancestraux.) 
*Inselberg d’Uluru : Formation rocheuse sacrée. *Wave Hill Walk-Off : Grève de 7 ans commencée en 1966 pour la reconnaissance des terres. 

PEUPLES MARINS
Malaisie, Philippines, Indonésie.
 
Du liquide amniotique au bleu des mers salées,
Il n’y eut qu’un plongeon fait d’un lepa-lepa*.
En nomade des mers, je devenais corail
De pays sous-marins visités en apnée.

Avec pour port d’attache des maisons sur échasses,
Je logeais sur le pont de nos embarcations.
Apatrides, la mer tenant lieu de patrie,
Nous en cueillions le fruit du bout de nos harpons.

J’ai croisé des poissons qui m’ont dit l’invisible.
J’ai nagé dans les vagues qui m’ont dit des secrets.
Et quand, las, il s’endort, mon bateau fait un rêve
Où la pêche a encore un millénaire à vivre.

Mais des chalutiers tuent le vivant de la mer,
Quand ils raclent la chair de l’océan martyr,
En font un cimetière sans qu’aucune épitaphe 
N’inscrive sur les flots : ici gît Bajau Laut*.

NOTES :
 *Lepa-lepa : Petite embarcation traditionnelle. 

*Bajau Laut : Peuple nomade marin.

 PEUPLES AMÉRINDIENS

Amérique du Nord    

 

Là où, dressés, sont des totems d’acier, de verre,

Étaient prairies où les bisons paissaient paisibles.

Soixante-six, la route égorge notre terre 

Où les esprits de nos aïeux sont intranquilles.

 

Leur langue fourbe a profané le calumet,

Nous a conduit à travers mort, « piste des larmes* »,

Où pleurent les prairies de pierres sans mémoire ;

Réserve où meurt, âme perdue, le Dieu nature.  

 

Ils s’appelaient Geronimo ou Sitting Bull,

Ils ont pris le sentier aux couleurs de la guerre ;

Little Bighorn* vengea tueries comme souffrance,

Avant que, tsunami, leur armée nous submerge.

 

Mais, natif, je suis là. À mes arcs et mes flèches

Je vous ai emprunté le sentier de la loi.

*Pow-wow, un jour, nos chants, tambours résonneront 

Dans le bureau de la maison de l’homme blanc.

NOTES : 

*Piste des lares : Déportation tragique des Amérindiens vers l’ouest des États-Unis. 

*Little Bighorn : Bataille célèbre opposant les Sioux et les Cheyennes à l’armée US commandée par le général Custer. 

*Pow-wow : Cérémonie rituelle mêlant danse, musique, spiritualité. 

PEUPLE JUIF
Judée, sur tous les continents, Palestine avant le sionisme, Israël 

Battu par tous les vents, juif errant, rejeté, 
Aux sandales sans terre depuis mille huit cents ans, 
Babylone puis Rome ont dispersé les miens, 
Ne nous laissant qu’un mur pour nos lamentations. 
 
Dispersé dans l’empire : où poser mes bagages ? 
De partout le paria, je trouvais guildes closes, 
Il ne me restait plus que l’argent pour métier 
Et Celui qui nous dit être le peuple élu. 
 
Terrés dans des ghettos, massacrés en pogrom, 
Naquit le désir fou de revoir l’olivier. 
En guise de départ les trains à croix gammées 
Stoppèrent dans la nuit gare de Treblinka. 
 
Alors de tant de siècles, tant de détestations, 
De retour, moi, l’hébreu, j’y ai trouvé des frères 
Qui assis à leur table m’avaient mis le couvert. 
Jamais qu’on ne leur fasse ce qu’on a pu me faire. 


PEUPLE PALESTINIEN 

Palestine, Israël 

 

Mais que s’est-il passé ? Ce n’est pas le voisin, 

Notre bon Vieux-Yishouv* avec qui on mangeait 

Les fruits de la passion sur notre terre divine, 

Qui a pu rendre gris les décombres de villes. 

 

Au début, quand ils sont arrivés, ils avaient 

Des kibboutz* plein les yeux, de l’espoir plein la vie. 

On les a accueillis en se serrant à table, 

Mais la terre spoliée, ils se sont dit pays. 

Il faut dire qu’avant, il y eut la Shoah. 

Ils avaient tant souffert qu’ils nous ont fait porter 

Le poids de leur souffrance jusqu’à ce que leur haine 

fasse que nos enfants prennent l’Intifada*. 

 

Mais que s’est-il passé pour en arriver là ? 

Aux portes de l’enfer qui s’ouvrent sur l’horreur, 

Nos corps vivants ou morts ne seront Palestine 

Plus même du pays, forclos par nonchaloir.

NOTES:
 *Vieux Yishouv : Communauté juive établie en Palestine avant le sionisme de 1881. 

*Kibboutz : Village agricole communautaire fondé sur des idéaux socialistes. 

*Intifada : Révolte populaire palestinienne contre l’armée israélienne, qui a commencé en 1987 par "la guerre des pierres". 

 PEUPLES RÉDUITS EN ESCLAVAGE
Amériques du Nord

Mes ancêtres allaient dans l’étuve des jungles,
Sur leur peau teinte en noir se maquillaient le corps
De peintures crayeuses qui leur donnaient la force
D’affronter les grands fauves, de se garder des hommes.

Alors d’on ne sait où, mon aïeul, de chasseur,
Fut capturé, gibier, chaîné à fond de cale,
Vendu au poids, esclave, sa peau pour uniforme
Le distinguant de ceux venus d’on ne sait où.

Mes parents n’avaient plus la démarche sauvage,
Esclaves sous le joug, ils chantaient le coton
Qui leur saignait les mains, en blues chargés de larmes,
Avant d’être l’enjeu d’un massacre entre Blancs.

À mon tour je marchais dans l’ombre de la flamme
D’une statue qui me faisait citoyen libre,
Bien que mon cul ne pût s’asseoir chez les «culs blancs» *:
Je reste cible aux feux haineux du Ku Klux Klan.

NOTES :
*En mémoire de Claudette Colvin, puis de Rosa Parks, qui, en 1955, refusèrent successivement de céder leur place à des femmes Blanches dans un bus ségrégé aux États-Unis 

PEUPLE TOUAREG

Mali, Niger, Algérie, Libye, Burkina Faso

 

Et je voyais passer les lourdes caravanes

Qui damaient le désert en long blatèrement,

Dromadaires couverts du trésor des nomades,

Princes bleus regagnant un caravansérail.

 


Avec le Sahara pour unique gâteau,

Ils ont tranché en cinq et le sable et le vent

Empêchant à nos chèvres, zébus ou dromadaires

D’aller les oasis au pas de la saison. 

 

Vous m’avez voulu là, immobile, invisible,

Alors que sous le chèche, vous ne voyez donc pas 

Que mes yeux portent fier, homme bleu du désert,

Le fer des hommes libres même dans vos massacres.

 

Vous ne tracerez pas sur le sable vivant

Nos routes caravanes aux tempêtes de sable.

Je suis pierre parmi les pierres de l’Atlas,

Mais je suis celle-ci que le scorpion habite.

PEUPLE MONGOL
Mongolie

Je m’appelle Terbish*, né de race Mongole,
Moitié cheval, moitié humain, je cours la steppe
Où je ne crains ni les loups gris ni les serpents,
Ni les cavaliers aux courses de Naadam*.

Moitié aigle, moitié humain, je vole haut
Au-dessus des troupeaux que les yourtes accompagnent,
Priant sur les ovoos que hantent les esprits
Pour qu’ils gardent en vie la mémoire des chants.

Dzud*, l’hiver massacre nos tavan khoshuu mal*,
L’été, le désert de Gobi gobe l’espace.
Plus même errant, plus même humain, je noie ma vie
Dans l’alcool fort des bars perdus d’Oulan-Bator.

Moitié pâture, moitié minier, je vois le sol
Se dérober sous les pelles des extracteurs.
Nous qui fûmes l’empire du levant au couchant :
Gengis Khan, reviens nous, ils vont nous rendre fous.

NOTES : 
 *Terbish : Prénom mongol signifiant «Ce n’est pas lui ». 

*Naadam : festival et fête nationale mongole créé par Gengis Khan en 1207. 
*Dzud : Hver brutal qui tue le bétail par le froid ou la famine. 
*tavan khoshuu mal : Cheval, vache, chèvre, mouton, chameau — pilier de la vie nomade. 

PEUPLES DE LA RUE

Paris et tant d’autres villes de France et d’ailleurs

 

— C’est un bout de trottoir damé par tant de pas

Qui accueille, radeau, seul, dans l’indifférence

Une tente Quechua pour migrants échoués

Sur la plage bitume où se noient leurs espoirs.

 

— Sur ce bout de trottoir lui s’y assied, chômeur,

Y apprenant à tendre au pèlerin la main.

— En ombre du trottoir une femme invisible

Se fond aux murs des rues qui la soustraient aux coups. 

 

—  Seul un bout de trottoir lui ouvre grand la rue,

Lui qu’un coming-out a jeté hors des siens.

— Jusqu’au bout de trottoir où le soir ils se serrent, 

Famille à la débâcle, autour d’un feu sans joie.

 

— C’est un bout de trottoir où je vivais jadis,

Clochard assermenté, emblème de Paris,

Que je partage en frère avec frères humains

Moi, Diogène des rues, une lanterne au poing.

PEUPLES DE LA MER D’ARAL
Kazakhstan, Ouzbékistan, 
 
Ah, les salauds ! Ils ont détourné l’eau du lit
des rivières d’Amou-Daria, de Syr-Daria,
créant, évidé d’hommes, le désert d’Aral Koum,
là où était la mer d’Aral de notre enfance.

Là où sont aujourd’hui les carcasses rouillées
De nos bateaux de pêche, cimetière au soleil ;
Port de sable et de sel. Nuées de pesticides
Qui s’envolent au vent par les champs cultivés.

Car c’est l’URSS qui, fort de son hubris,
A mué en coton les steppes où vivaient
Tigres de la Caspienne ou cerfs de Boukhara,
Les poissons de nos pêches, les hommes qu’on était.

Reverrons-nous un jour revenir notre mer ?
Le désert immergé accueillir les poissons ?
Karakalpaks, Ouzbeks, et Kazakhs et Turkmènes*
Reprendre enfin le doux ressac de notre vie.

NOTES :
 *Karakalpaks, Ouzbeks, Kazakhs et Turkmènes : ethnies souffrant de l’assèchement de la mer d’Aral. 

PEUPLE ROHINGAS

Birmanie (Myanmar)

 

Parce que basanés, d’une ethnie différente 

Vous donne-t-il le droit de nous dire kalar* ?

De nous jeter la pierre ainsi qu’on chasse un chien ?

De nous faire apatride à notre propre terre ?

 

Parce que musulmans quand vous êtes Bouddhistes

Feraient-ils de vos chants des prières plus hautes ? 

Theravāda* est le chemin vers la sagesse

Et non celui qui mène à flamber nos mosquées.

 

Parce que Rohingyas*, n’étant pas nés Bamas*,

Vous nous dites chiendent pour nous déraciner

Et cultivez le riz, le gaz et le pétrole

Là où poussait, léger, le rire des enfants.

 

Parce que révoltés, certains se sont levés ;

À la claque reçue, vous lâchâtes l’armée.

Au terme de l’exode, devant le Bangladesh, 

On trouva porte enclos camps de Kutupalong*.

NOTES :
 *Kalar : terme de mépris, assimilant les Rohingyas à des “étrangers sales” ou “inférieurs”. 

*Theravāda : Branche du bouddhisme, prônant la sagesse et la discipline. 

*Rohingyas : Peuple musulman persécuté en Birmanie. 

*Bama : Ethnie dominante en Birmanie, souvent liée au nationalisme bouddhiste. 

*Kutupalong : Plus grand camp de réfugiés rohingyas, situé au Bangladesh.

PEUPLE DES FEMMES AFGHANNES
Afghanistan

Deux mille vingt et un*, comment a-t-on pu croire
Qu’on allait de nouveau aérer les maisons ?
Vivre un homme au grand jour, visage découvert,
Des pavés de la rue aux salles de prières ?

Mais bien vite le ciel nous a couvert d’un voile,
Des bancs de Talibeaufs, kalachnikov aux dents,
Forts de leur foi grossière ont éteint la lumière,
Nous plongeant dans la nuit ; cruel obscurantisme.

Déguisées en burqa, enfermées dans un sac,
Une charia d’horreur d’une mafia d’État
Nous a murées vivantes loin des chants de la vie :
Quand ils ne l’ôtent pas au terme de sévices.

Qu’ont-ils fait des écrits laissés par le prophète ?
Quel miroir renvoient-ils de notre religion ?
Chacune à sa façon peut vénérer Allah
Sans burqas asservies, « ni voiles à bannir* ».

NOTES :
*Deux mille vingt et un : retour des Talibans au pouvoir. 

*« Ni voiles à bannir » référence aux partis d’extrême droites qui refusent aux femmes musulmanes le droit de porter le voile si elles le désirent. 

PEUPLE OUÏGHOUR

Turkestan oriental* (Xinjiang-Chine)

 

« Les trois singes de la sagesse » sont ce jour 

Ceux de l’effacement ; un bâillon sur les yeux,

Une main sur la bouche et un mur en béton

Où nos corps sont coulés, délestés de notre âme.

 

Je m’appelle Ouïghour et je suis un million.

Un million à moi seul pour un seul uniforme

Qui doit prendre la forme et aussi la couleur

D’une unique pensée, un unique discours.

 

Sous l’œil borgne des caméras omniprésentes,

Il me faut mettre, en berne, ma foi sous le boisseau, 

Quitter la rive ancienne de la tradition

Pour aborder aux quais d’un pays qui m’ignore.

 

Je ne suis plus Ouïghour, je suis paquet de viande, 

Pas plus que je suis femme ; ils m’ont stérilisée.

Entré candide, le « Centre de formation* », 

Pourrait me voir muer, résistant, « terroriste* ».

 
NOTES :
*Turkestan oriental : nom utilisé par les Ouïghours, en opposition au nom officiel chinois : Xinjiang. 

*Centre de formation : appellation des camps d’internement ouïghours, utilisée pour masquer leur véritable fonction. 

*terroriste : mot utilisé par les autorités pour qualifier toute forme de résistance ou de revendication identitaire ouïghoure. 

 PEUPLE SOUDANAIS
Soudan

Si nous comptions les morts à l’heure de la guerre :
C’est cent cinquante mille en seulement deux ans,
Pour quatorze millions déplacés corps et âmes,
Et nos quartiers rasés : parlons-en ! Fiers soldats

Qui nous fusillez dans les fossés d’Omdurman * !
Dois-je vous rappeler les enfants orphelins
Qui pour déguisement n’ont qu’un casque troué ?
Familles séparées ? viols ? terreur ? esclavage ?

Bouchers de deux armées, hydres ivres de sang.
Deux ans, il vous fallut deux ans pour mettre à bas
Notre démocratie libérée de son joug,
Et deux ans de plus pour vous entre massacrer.

Lorsque dans les revues je vous vois surarmés,
Abrutis, violant les lois internationales
De vos armes phalliques. Assassins à la solde
De Saturnes* Goya qui dévorent le peuple.

NOTES : 
*Omdurman : Ville jumelle de Khartoum, théâtre de 31 exécutions de civils dont des enfants par le FSR. 
* Saturnes : Métaphore qui associe le chef de l’armée gouvernementale et le dissident (FSR) à des Saturnes dévorant le peuple, en référence au tableau de Francisco Goya.

LE PEUPLE KURDE

Kurdistan*

 

Kurdes, nous avons pour pays, une chimère.

Une terre nuage qui épouse le vent,

Qui plane à la croisée de quatre états hostiles

Qui se sont disputés nos hardes et nos rides.


Nous sommes encerclés de chiens aux regards fous ;

De molosses mollahs qui nous disputent Allah,

De Cerbère Syrien qui nous gueule l’enfer, 

Du Pitbull race Baas* aux chiens de chasse Turcs.

 

Des chiens de garde qui nous aboient nous faisant

Assignés à montagnes ; monts Taurus* et Zagros*,

— Citadelles de rocs qui sont notre pays —

Affublé de l’identité de nos geôliers*

 

Kurdes, nous avons pour pays, une chimère.

Une terre nuage qui épouse le vent,

Qui plane à la croisée de quatre états hostiles

Qui se sont disputés nos hardes et nos rides

NOTES : 

*Kurdistan : Région revendiquée par les Kurdes, répartie entre la Turquie, la Syrie, l’Iran et l’Irak et non reconnue par la communauté internationale. 

*Baas : Parti politique nationaliste arabe, au pouvoir en Syrie et en Irak. 

*Taurus et Zagros : Chaînes montagneuses où vivent de nombreux Kurdes, refuges naturels et symboliques. 

*porter l’identité des geôliers : la seule nationalité que les kurdes ont le droit d’afficher est celle des pays qui les ont annexés. 

LE PEUPLE YÉZIDIS
Syrie, Irak

Nous sommes à leurs sexes, des «captives de guerre* ».
Et alors qu’ils massacrent à leur guise nos hommes,
Qu’ils brûlent nos maisons avec les souvenirs, 
Qu’ils effacent nos temples à Palmyre ou Mossoul,

Qu’ils font de nos enfants de futurs combattants
Qui grossiront les rangs de nos futurs bourreaux,
Abandonnant la foi qui les fit Yézidis,
Pour prendre une argutie, détournée du Coran.

Ils vont, jusqu’à traduire en un odieux blasphème,
Les dires du prophète pour justifier leurs crimes ;
Qui donc est satanique ; croyant de l’ange paon*
Ou État islamique aux haleines de soufre ?

Nous sommes à leur sexe des « captives de guerre ».
On leur a tant promis, des vierges à foison,
Qu’ils violent sans scrupules pensant prendre un acompte,
En vue d’un paradis aux portes de l’enfer.

NOTES : 
*Yézidis : Minorité religieuse kurdophone pratiquant une foi syncrétique, ayant subi plus de 70 campagnes d’extermination par les ottomans, Saddam Hussein et Daech. 
*Captives de guerre : Statut imposé aux femmes yézidies réduites en esclavage sexuel par les combattants de Daech. 
*Ange Paon : Figure centrale du culte yézidi, souvent mal interprétée comme satanique par d'autres religions. 
*Combattantes yézidies des YPJ, fondées en 2012, regroupant des femmes yézidies, kurdes et Arabes en lutte contre l’État islamique, survivantes des massacres de Daech. 

PEUPLE MAASAÏ

Kenya, Tanzanie 

 

Entre les monts Kenya et Kilimandjaro,

Dans la savane d’ocre où brûle un soleil rouge,

Une fierté de lions* s’en vient, comme au zoo,

Contempler les humains clos dans leurs quatre-quatre.

 

Du bout d’un objectif, du viseur d’un fusil,

Outre les éléphants, rhinocéros, gazelles,

L’humain vient y chasser le Maasaï de sa terre,

Où il vivait du lait mêlé au sang des vaches.

 

 Maasaï, je saute haut, haut dans les airs, je saute.          Jeune guerrier, moran*, je danse l’Adumu*

Rouge vêtu, crâne rasé, je saute haut,

Prouvant à Nasieku*, bravoure, agilité.

 

Mais que peut un guerrier face à un billet vert

Qui tombe en pluies sur nos terres jaune assoiffées ?

Que peut un peuple qui, spolié, ne peut plus vivre

Parqué dans des réserves, que la famine éteint ?


NOTES : 

Fierté de lions : “Fierté” est le terme zoologique pour désigner un groupe de lions. 

Moran : Jeune guerrier Maasaï en période d’initiation. 

Adumu : Danse traditionnelle Maasaï où les jeunes hommes sautent verticalement pour montrer leur force. 

Nasieku : prénom maasaï féminin signifiant "née à l’aube". 

PEUPLE DES ENFANTS DES MINES
République Démocratique du Congo (Burkina Faso,
Mali, Niger, Inde, Afghanistan, Philippines, Myanmar…)

Par l’âge et le travail, sommes deux fois mineurs.
Notre école est sous terre, en boue ou en rocher, 
Nos jeux sont de creuser ou de fouiller la mine
Pour y trouver cobalt, cuivre, coltan et or.
 
Avec pour seuls outils nos mains nues déformées,
Avec pour uniforme les poussières toxiques,
Avec nos corps meurtris par les sacs surchargés,
Avec pour s’endormir les affres du réveil.
 
À ces travaux, forcés par l’extrême misère,
Nous sommes déjà vieux avant que d’être enfants,
À qui pour un dollar on nous vole le jour
Quand nous ne mourrons pas écrasés sous les roches.
 
Il est dit qu’il y a bien longtemps, des enfants
Descendaient, eux aussi, pour piocher le charbon.
Heureusement pour eux, ils peuvent aujourd’hui,
grâce à notre cobalt, jouer sur des smartphones.

PEUPLE ARMÉNIEN

Arménie

 


Nous, enfants d’Arménie, nous sommes « arménian* ».

Nous portons notre nom en livret de famille

pour ne pas oublier « la marche de la mort* »

jusque dans notre exil qui nous a recueillis.

 

Perçus comme étrangers sur notre propre terre,

Musulmans, refusiez notre foi spécifique.

Lors l’empire Ottoman*, en une chasse à courre,

Lança sur notre peuple une meute ivre sang.

 

Et quid d’un génocide alors qu’on s’entretue

Dans la boue de Verdun ? Un million trois de plus !

En devenant Turquie, sur la scène de crime, 

On effaça les traces d’un million trois de morts.

 

Aujourd’hui, encerclés, sans mer échappatoire,

Après avoir perdu notre Haut-Karabakh*,

En jeune république tremblons de disparaître ;

Du papier d’Arménie ne subsistent que cendres !

NOTES : 

*Arménian : avec le suffixe « ian » qui signifie « fils de ». 

*La marche de la mort : Déportation forcée des Arméniens vers le désert syrien en 1915. 

*Ottoman : Ancien empire ayant orchestré le génocide arménien. 

*Haut Karabakh : Région disputée entre Arménie et Azerbaïdjan, récemment perdue par les Arméniens. 

PEUPLE ATHÉE
Pays d’hier et d’aujourd’hui*

Croyez, en ce que bon vous semble, croyez en Dieu,
Appelez-le Yahvé, Jésus, Allah, Bouddha,
Élevez-leur des temples, églises ou mosquées,
Allez jusqu’à vous battre en vous disputant Dieu.

Mais laissez-nous en paix, laissez-nous croire en l’eau,
En l’air ou en la terre, en l’amour du présent.
Nous n’avons d’autre foi qu’en notre finitude.
Pour nous la mort n’est qu’un, qu’un néant retrouvé.

Alors pourquoi ? Pourquoi vouloir sauver nos âmes
En nous assassinant ? fanatiques de Dieu !
Et surtout n’allez pas croire en notre accointance
Pour les révolutions, bouffeuses de curés.
   
Croyants de bonne foi, aurions pu nous unir
Dès Pyrrhon* le sceptique — ah ! Que de temps perdu !
Dieu ! que d’inquisitions, de charias* évitées,
Et que d’humanité nous aurions pu créer !

NOTES : 
*Pays d’hier et d’aujourd’hui : pays où l’athéisme ou l’apostasie peut, ou a pu entrainer la peine de mort.
 *Pyrrhon : Philosophe grec, fondateur du scepticisme, IVème siècle avant J.-C.

*Charias : Lois religieuses islamiques ici utilisées au pluriel pour dénoncer leur usage politique ou répressif.


 
 

PEUPLE KIDNAPPÉ

Niger


Plus grand-chose à manger. Il est déjà huit heures,

Et Mahamadou* qui n’est toujours pas rentré !

Dehors, personne en vue, rien jusqu’au grand manguier.

Que fait Madou* ? Rentrons, « faut becquer les petits. »

 

Le père doit « nourrir l’arbre de la lignée. »*

Neuf heures ! holà ! Allons, « les petits, hop ! au lit »

Mais que fais Hamadou* à traîner avec qui ?

Le père n’a pas dû trouver de quoi nourrir !

 

Minuit. Je ne peux pas dormir. Un chien aboie.

Faudra payer Bako. Toujours pas de Madou.

Demain pour le repas, j’irai chercher des feuilles*…
 Dring ! Qui peut appeler aussi tard dans la nuit ?

 

Dix millions de nairas* ? Mais où trouver la somme ?

Qui êtes-vous ? Boko Haram ? milices peules ?

Un voisin ? Pitié, ne lui faites pas de mal !

On vendra la maison, rendez-nous Hamadou !

NOTES : 
*Mahamadou, Madou, Hamadou : Prénom africain et ses deux diminutifs.

*nourrir l’arbre de la lignée : assurer la survie de la famille.

*Feuilles pour le repas : les familles pauvres se nourrissent de feuilles.

*Nairas : Monnaie nationale du Nigeria :10millions de nairas=5618 €.

PEUPLE DES FAVELAS
Brésil(Rio de Janeiro), Argentine(Buenos Aires), Colombie(Medellin)

Faits de bric et de broc, murs jaunes, rouges, bleus,
Briques et blocs béton sur des dalles instables,
Ruelles coupe-gorges, labyrinthe mortel,
Champignons polypores* des coteaux de Rio.

On meurt plus qu’on ne vit au sein des favelas,
Cerné par la police bardée de mitraillettes
Qui entre en défonçant portes et innocents
Et du narcotrafic qui enrôle les gosses.

Pris entre deux mâchoires, la peur pour stoïcisme,
On apprend à survivre sur la coulée décharge
Avec vues sur la mer et le Christ bras en croix ;
On pourrit au soleil sous les toits bidon-villes.

Je descends rue des rats, au milieu des gravats
Soudain, derrière, on court, en même temps, devant
J’aperçois, mais trop tard, l’uniforme des flics
La balle va trop vite, je ne peux…

NOTES: 
*Polypores : champignons qui poussent en étages sur le bois mort ou vivant. 


PEUPLE DU TEXTILE

Bangladesh


Dans l’atelier béton, la tête un peu penchée,

Sourde de trop de bruits, les mains, mécanisées,

Poussent la pièce sous le pied de biche aux griffes

Qui tirent le tissu sous le marteau piqueur.

 

Et la tête sous vide, et les heures qui tombent

Par quatorze par jour, par chapelet de sept,

À coudre sans mémoire, à découdre le temps

Dont ne subsistent que les reliefs d’une vie.

 

Une vie « à bas coûts » payée quelques takas*

Alors que l’on « zara-che » à l’autre bout du monde

De quoi se faire belle, de quoi nous éviter 

De sombrer, main tendue, dans la mendicité.

 

Mais quid de l’actionnaire assoiffé de profits

Qui lorgne sur les cours qui montent, montent, montent 

Ivre, il occulte les mille cent trente morts

Broyés Rana-Plaza*, du mémorial-usine.

NOTES : 

*Takas : Monnaie nationale du Bangladesh. 

*Rana-Plaza : Immeuble d’usines textiles effondré en 2013, causant la mort de 1 134 ouvriers — symbole mondial de la précarité industrielle. 

PEUPLES DES HUMANITAIRES
Salvador et tant d’autres pays par le monde

De leur tendre la main je suis tombé dans l’ombre.
Dans l’ombre d’une geôle aux murs graisseux de peur.
La peur verte qui rôde au sein de ce troupeau,
Un troupeau où se mêlent innocents et truands.
 
Truands ou innocents qui doivent être jugés ;
Jugés, non torturés, au titre d’être humain.
Humains que je défends contre viols et sévices ;
Viols de nos propres lois, sévices des prisons.
 
Prisons où je croupis, eau infestée de gangs.
De gangs, oui, mais aussi d’innocents pris aux pièges.
Le piège d’une nasse à uniforme nuit
Nuit qui éteint le jour à qui ne luit pour Lui.
 
Qui est Lui ? Mais c’est vous « Monsieur le Président » 
Président d’un pays qui a pour nom Sauveur, 
Sauvez donc la justice en la rendant au peuple
Et aux humanitaires, à Fidel Zavala*.

NOTES :
 Fidel Zavala : porte-parole de l’Unidad de Defensa de Derechos Humanos y Comunitarios (UNIDEHC) arrêté en février 2025 et incarcéré dans la prison de Mariona, là même où il avait constaté et dénoncé des actes de torture.



PEUPLES LGBTQ+

De par le Monde

 

Comme j’aurais aimé, par ces nuits de campagne,

Sentir les mains nerveuses d’amis me folâtrer,

M’abandonner à eux, les fondre dans ma bouche, 

De devenir enfin ce qu’au fond je vivais.

 

Mais au lieu de cela tous les jours au réveil

Je m’habillais d’un corps qui me contrefaisait,

Aux attributs d’un genre à l’opposé du mien,

Et rejoindre l’ami que j’eusse aimé aimer.

 

Certains s’en sont vantés, certaines l’ont clamé,

Qui encore ont jeté leur défroque aux hostos !

Quitte à ce qu’on leur jette anathèmes ou pierres,

Quitte à les mettre au ban, quitte à les mettre en terre.

 

Par peur de représailles, je fus merle menteur

Et j’ai passé ma vie avec femme et enfants.

Le regard des passants demeure une prison

Où l’on reste paria, enfermé à demeure.

PEUPLES DES DÉCHARGES
Kenya, Ghana, (+Bangladesh, Philippines)
 
Avec pour seuls oiseaux dans le ciel gris décharge,
Des nuées de débris qui nous tournent autour.
Courbés par la misère aux poids de jours sans fin,
On arrache aux ordures des miettes pour la faim.
 
Avec pour Étretat, des falaises d’ordures
Friables sous les pieds pouvant à tout instant
S’ébouler, devenant notre tombe qu’aucun
Viendra même pleurer, orphelin inconnu.
 
J’ai fait mes premiers pas dans la désolation ;
Est-ce donc ça la vie que l’on nous a donnée ?
Tu parles d’un cadeau que l’on doit acheter ;
Enfants rats occupés à labourer l’immonde.
 
S’évader du cloaque, s’enfuir à bord d’un shoot
Au carburant d’avion, marijuana ou colle,
Et pour un court instant retrouver les oiseaux
Dans le bleu paradis d’un ciel artificiel.

NOTES : 
*Shoot au carburant d’avion : Pratique dangereuse d’inhalation de substances toxiques (kérosène, colle, etc.) utilisée comme échappatoire dans les milieux précaires.

LE PEUPLE DE FOI

Corée du Nord (et les régimes communistes totalitaires)


Pour Karl Marx, religions, se dit : « opium du peuple ».

Lors Dieu fut condamné comme dealer de foi.

Tout ce qui évoquait son nom fut pourchassé

Au nom du communisme à l’étoile sanguine.

 

En place des églises sont les maisons du peuple.

Aux reliquaires : le mausolée de Lénine.

À la Bible, au Coran : le petit livre rouge. 

Au pape ou à l’imam : trône un grand Timonier.

 

À Staline, à Mao, succède Kim Jong-un,

Dieu de nuit s’insérant jusque dans le sommeil ;

Chrétiens nous retrouvons l’ombre des catacombes,

Musulmans abjurons ; Moriscos de Grenade*. 

 

Alors que nous prônons un idéal commun :

« L’amour en le prochain », pourquoi n’avons-nous pu, 

Chacun dans son couloir, sans zélateurs zélés,

Peindre comme Aragon, demain, couleur d’orange*.

NOTES : 

*Moriscos : Musulmans convertis au christianisme en Espagne, souvent contraints et persécutés. 

* Vers inspiré de «Un jour, un jour», poème de Louis Aragon. 

PEUPLE DES ENFANTS DE LA FAIM
Soudan du Sud, Somalie, République Démocratique du Congo
 ( + Yémen, Afghanistan, haïti ) 

 
Mes yeux ne pleurent plus, n’ont plus même la force
De hurler à la faim. Mes yeux, hors des orbites, 
N’ont plus rien à manger si ce n’est ce visage
Que mes deux yeux dévorent du regard de la mort.
 
 Mon corps dont il ne reste en tout et pour relief
Que l’ombre d’un squelette à l’orée de la peau.
Et ce ventre fait d’eau, gonflé par un œdème.
Et ma peau craquelée comme argile d’Afrique.
 
J’entends mère qui geint en priant un Dieu sourd.
Je vois des hommes en blanc espérant un miracle.
Et le jour qui s’éteint comme mon corps s’efface
Avec pour seul repas le vent chaud du Sahel. 
 
Je ne suis qu’un enfant et je vous fais confiance.
Ai-je le choix d’ailleurs ? Vous me photographiez, 
Mais que restera-t-il, la revue refermée,
Oublie ? un peu de honte ? du chagrin ? voire un don ?

LE PEUPLE DES LANCEURS D’ALERTES 

Disséminé de par le monde et plus particulièrement dans les pays en dictature.

 

En éclairant l’opaque et la nuit de nos cris,

Dans le brouillard aveugle où l’on tient la justice

Que l’on veut bâillonner à des six pieds sous terre,

En éclaireur, nos cris nous révèlent au monde.

 

Débusqué, l’autre, aux doigts crottés de confiture,

Claironne à tous les vents avec des cris d’orfraie :

« Ma cassette ! Au voleur ! Il vole ma cassette ! »*

Et de saisir le juge qu’il tire par l’oreille.

 

Dans les cases prison, placard, disparition,

On peut tomber d’avoir alerté le voisin

Que quelque obscure force détourne à son profit

Jusqu’à l’air qu’il respire ou l’herbe sous ses pas.

 

Éclaireur, d’où qu’on soit, face à plus fort que soi,

Sans autre profit que croire en l’humanité,

On ne peut s’empêcher d’alerter même si :

« De dire ce qui est, amène à l’échafaud. »*

NOTES : 

* Ma cassette ! au voleur ! il vole ma cassette : en référence à l’avare de Molière. 

* inspiré de "la vérité " : chanson de Guy Béart 

LE PEUPLE DES REPORTERS
De par le monde

Je vous regarde, vous, oui vous, de mon œil borgne.
Vous pouvez m’interdire et me mettre en cachot,
Je n’ai pour objectif que de vous démasquer,
Moi, l’objectif braqué qui vous pointe de l’œil.

Comme vous la craignez cette photo si lourde
Qui va peser sur le plateau de la conscience
Et vous faire passer du bien mauvais côté
Où se tiennent déjà tant d’illustres coquins.

C’est cette photo qui pleure un peuple en souffrance
Que vous « autodafrez », et l’homme et l’appareil,
N’autorisant à voir que vos propres selfies
Où vous faites le beau, paravent de vos crimes.

En détruisant l’image, vous n’effacerez pas
Le sang qu’un « Luminol* » fait apparaître sur
Votre scène de crime dont vous voulez m’exclure ;
Mais je vous tiens en joue un doigt sur la gâchette.

NOTES : 
Luminol : Produit chimique utilisé en criminalistique pour révéler des traces de sang invisibles. 

LE PEUPLE DE LA GENT FÉMININE
 La moitié de l’humanité 


 Je nous croyais humain, fait de la même chair

Pensant que seul l’amour pouvait nous faire couple.

D’aucuns, sûrs de leur force, nous ont dit sexe faible,

En quoi le sexe ici nous différencie-t-il ?

 

Ce sexe qu’il nous viole comme on viole un serment

En salissant l’amour jusqu’à le mutiler ;

Pour quelle vieille lune ont-ils donc excisé

Mon délicat pistil sur l’autel de leur peur.

 

Cette peur qui me clôt ou m’habille d’un sac,

Peur de perdre son bien, Arpagon, ils m’enterrent,

Au cachot du savoir, sans croisée sur le ciel,

Pourquoi, si haut aimé, se vautre-t-il si bas ?

 

Au huis clos du foyer que lui ai-je donc fait 

Pour devenir sa haine qui déchaîne ses coups, 

Brise là mes amours qui saignent sur le sol

Jusqu’à ce que la mort me sauve de ce fou.

NOTES : 

NDA : environ 1 homme sur 3 (à 1 sur 2) dans le monde adhère à des idées patriarcales qui placent les femmes en position inférieure — par tradition, par peur, ou par ignorance. 

En moyenne, 1 femme sur 3 dans l’UE a subi des violences physiques ou sexuelles au cours de sa vie ;
1 homme sur 3 a fait subir des violences à une femme. 

LES PEUPLES NATURES

La terre

 

Je l’aimais ce primate à qui j’ai tout donné !

Il a tant voyagé et m’a tant admiré,

Il a couru mes mers, a gravi mes montagnes,

A vécu dans mes jungles, habité mes déserts.

 

Et puis il m’a trompé en allant vivre en ville.

Là il m’a bétonné, a brûlé mon pétrole.

Il a pété si fort qu’il a tout asphyxié

Et petit à petit il étouffe la vie.

 

Et moi qu’on jalousait, moi la planète bleue,

Préférée du soleil, dite Miss Voie Lactée,

Je ne suis plus qu’un masque aux continents sans vie,

Au vitiligo qui, désert, me défigure.

 

Et ce n’est pas de lui avoir dit d’arrêter !

Par son hubris aveugle, vantard, il se prit Dieu,

Cancer, lui qui voulait conquérir l’univers

En mourant éteindra le rire de Mozart.

LE PEUPLE DE DEMAIN

Un jour sur terre

 

Après un tour du monde de la misère humaine,

Je veux croire Aragon qui nous disait attendre

Qu’une aube de la nuit habille l’être humain,  

Qui, nus, s’enlaceront en une mer orange. *

 

Je veux croire Ferré qui prédisait qu'un temps

Dans le lointain viendra où nous enfanterons

Le plus beau de la vie dans les larmes des filles

En retrouvant ce tout qui, jadis, n’était plus. *

 

Je veux croire Lévesque, qui, la fleur au fusil,

 Par la voix de Leclerc, Vigneault et Charlebois,

Nous chante un avenir qui, d'amour, fleurira 

Nos tombes où repose la misère ici-bas. *

 

Je veux croire en cet homme qui fait œuvre en silence,

Pour une terre bleue à la brise légère,

Au regard qui se fond dans le regard de l’autre

Et qui sert de béquille au frère qu’on abime.

NOTES : 

*Inspiré de « Un jour, un jour », poème de Louis Aragon.
 * Inspiré de « Il n’y a plus rien », poème de Léo Ferré. 

* Inspiré de « Quand les hommes vivront d’amour », chanson de Raymond Lévesque, interprété par Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois. 

 

Je m’étais donné pour mission de couvrir quarante peuples en souffrance. Je les ai trouvés l’un après l’autre, sans chercher de logique entre eux. Chaque peuple visité m’en appela un autre. Je suis passé ainsi d’un peuple à un peuple, d’un continent à un continent, d’une souffrance à une souffrance — sans jamais établir d’échelle de valeurs entre eux.
 
Souffrances que le monde leur inflige.
Souffrance où le monde les oublie.
 
Bien sûr, cette liste n’est pas exhaustive. Il suffit d’aller sur le site d’Amnesty International pour trouver légion d’autres peuples qui mériteraient qu’on s’intéresse à leur sort. Mais j’ai tenté, à travers ces quarante peuples, de brosser un panel des souffrances qu’ils endurent.
 
Souffrances dues au changement climatique, aux guerres, aux dictatures, à l’esclavage, à la misère, au rejet, à la faim, à la violence, à l’incarcération, aux religions, aux mœurs, aux luttes sociales, aux trafics de drogue, au kidnapping, au génocide, à la rue, au vol des terres, au patriarcat, au délit de faciès… Autant de maux qui font écho à bien d’autres peuples que je n’ai pas pu traiter ici.
 
Pour sûr, ce livre n’est pas un road movie dans le pays d’un monde enchanté, mais plutôt un chemin de croix dans les neuf cercles de l’enfer de Dante. Un enfer bien terrestre. 
 
REMERCIEMENTS
Je vous remercie, chères lectrices, chers lecteurs, d’avoir pris le temps de compatir à ces malheurs qui font souvent l’actualité, et que j’ai choisi de traiter par le biais de la poésie — et non de l’enquête ni du reportage.